header_aiki

Sur l’image sainte
elle lâche une fiente-
L’hirondelle !

Yosa Buson

Association Rennaise d’Aïkiryu et Arts du Geste / Tsubame

Le Voyage

Conte d’origine Tibétaine

Deux moines sont en voyage. Depuis trois jours, ils n’ont rencontré qu’une vieille femme sur le seuil de sa cabane. Elle leur a offert un peu d’orge grillée, liée avec du thé et du beurre rance. Cette maigre tsampa qui date de la veille est déjà descendue dans leurs talons. Ils ont faim, ils ont froid. Soudain, la pluie se met à tomber. Le plus jeune des moines se protège de son mieux avec un pan de sa robe. Le plus âgé marche devant en silence. La nuit descend, à l’horizon nul abri, ni temple, ni ermitage, pas la plus modeste cabane. Le sentier qu’ils suivent se perd au loin dans la montagne. Le jeune novice n’en peu plus. Il ignore le but de cet interminable voyage. "Le temple zen ne doit pas être éloigné, se dit il, il me semble que nous approchons de Kamakura, mais est-ce bien notre destination ?" Rompant les consignes strictes de silence, il ose interroger son supérieur, qui marche d’un pas égal :

"Maître, où allons nous ?"
"Nous y sommes", répond le maître.
"Vous voulez dire que l’étape est proche ?" insiste le jeune moine.
"Ici, maintenant. Nous y sommes."

Le novice effaré regarde le sentier pierreux, qui s’enfonce dans la brume. Au loin, les cimes redoutables se perdent déjà dans la nuit. Il a peur, il a froid, il a faim. Et brusquement, en un éclair, il comprend. Il se souvient des paroles que l’on a souvent répétées au monastère : "Le Zen est un chemin qui va...". Dans chaque pas sur ce chemin, l’éternité est enclose. Dans le présent se nichent la vie, l’oasis, l’infini. Je goûte le présent, le passé s’est enfui, le futur est un rêve, le présent seul est. "Quand vous vous éveillez à la vérité, dit un ancien poème, votre esprit devient brillant et lumineux, comme un rayon de lune." Le novice se murmurant ces choses allait en paix.

*

Imaginez un sentier écarté de montagne ou de forêt qui conduit à la demeure d’un sage. Voici le pavillon de thé. Son architecture est simple, il est construit en bois et en bambou. Il ne s’agit pas ici de s’opposer au temps, de le défier par une dérisoire éternité de pierre, mais de "l’épouser". La pièce où l’on pénètre est de surface modeste : neuf mètres carrés environ (deux nattes et demie), trois ou quatre amis y tiendront à l’aise. Une peinture zen, un bouquet de fleurs des champs pour agrément. Le foyer de charbon de bois, la bouilloire de fer ronde et patinée, le récipient d’eau, la cuillère de bambou, un linge blanc immaculé, les boîtes de thé, les bols traditionnels ordinaires. Le maitre de thé accomplit les gestes rituels avec efficacité, lenteur, soin et amour. La conversation s’engrène, paisible ; on parle de poésie, d’histoire, ou d’architecture. Tout doucement le bruit léger des voix s’éteint, on contemple en silence les bols familiers, une fleur des champs, on entend au loin le chant d’un oiseau. Le temps est suspendu, harmonie, sérénité.
Au cours des siècles, le rituel se compliqua, des centaines de règles furent étiquetées concernant l’arrangement des fleurs, la façon de versé le thé, etc.., mais Rikyu, le plus célèbre des maîtres de thé, rappelait :

Le thé n’est rien d’autre que ceci :
Vous faites bouillir de l’eau
Vous faites infuser le thé
Et vous le buvez...
C’est tout ce qu’il vous faut savoir.